En politique, les dieux sont rarement crucifiés

jeudi 16 août 2012

Le jour où la France s'arrêta de payer

Le jour où la France s'arrêta de payer




Tout va bien Angela

Ce matin-là, le patron de la Caisse des Dépôts avait un rendez-vous confidentiel à l’Elysée. “Ne me dérangez sous aucun prétexte jusqu’à 11 heures” avait-il dit à son assistante. Vers 9 heures, sa berline aux vitres fumées avait franchi d’un bruit étouffé le portail du palais. Il était descendu sans hâte sur le gravier de la cour, humant l’air frais de l’été indien – nous étions en octobre 2012 – et l’entretien avait commencé dans le bureau du président.


- François, tu sembles un peu fatigué… avait-il osé en voyant son hôte prendre avec lassitude place dans un canapé dix-huitième.

Après un court silence, le Président répondit:

- Tu sais, ce n’est pas facile avec toute cette agitation. Les Espagnols nous ont mis dans une sacrée merde. Après les Grecs, c’est la catastrophe. On me dit qu’on va avoir besoin de toi.

On devinait de l’agitation dans les couloirs à l’entour, mais le bureau présidentiel semblait frappé d’une torpeur.

- On sera là, tu le sais bien. C’est d’ailleurs pour ça que je suis là.

Le Président eut une moue hésitant entre l’incertitude et l’impuissance.

- D’ici là, faut qu’on passe les nominations en revue.

Dans un silence studieux, les deux hommes épluchèrent la valse des hauts fonctionnaires qui s’annonçait pour l’automne et pour l’hiver. Tel ambassadeur nommé par Nicolas Sarkozy n’avait plus sa place, et un premier secrétaire ami pourrait bénéficier d’une promotion à son poste. Tel directeur général inspirait le soupçon, malgré la petitesse de ses responsabilités. Il fallait le virer et le remplacer par une femme. Tel policier avait montré sa loyauté, malgré son appartenance à l’opposition, et il serait promu. Tel talent était identifié et devait monter.

Vers 10 heures 30, le Président reçut un appel d’Angela Merkel. Il s’engagea à tout faire pour convaincre les Italiens de se montrer raisonnables. Il fallait éteindre l’incendie.

“Non, fit le Président, en France, tout va bien. J’ai devant moi le directeur général de la Caisse des Dépôts et il me redit que tout va bien. La France n’est pas touchée par la spéculation.”

Le patron de la Caisse entendit: “Vous êtes sûr, François?”.

Le président dévisagea son invité, qui ne cillait pas:

“Tout à fait sûr!”

On entendit un silence. Puis Angela raccrocha en saluant le Président. Il scruta le patron de la Caisse, l’interrogeait du regard, y cherchait les raisons de la mise en garde si diplomatique de la Chancelière.

Les deux hommes continuèrent leur réunion, l’un avec un doute à l’esprit, l’autre avec une inquiétude discrète.

Le téléphone sonna à nouveau. “Non, mon cher David, tout va bien de notre côté”, fit le Président.

Il était 10h50. Le Président se rassit, ne dit rien, parut troublé.

“Pourquoi sont-ils inquiets?”


"François, il manque 5 milliards pour les retraites"


En sortant du bureau du Président, le directeur général de la Caisse des Dépôts ralluma son portable et commença à comprendre les inquiétudes des voisins européens de la France. Son assistante avait cherché à le joindre sept fois, malgré son interdiction formelle de le déranger.

Il cherchait à consulter ses messages, quand l’écran s’anima. Son assistante l’appelait à nouveau.

“Monsieur, je suis désolé de vous déranger, mais puis-je vous passer François Pérol? Cela semble urgent.”

Elle n’attendit pas la réponse et transféra son appel.

Pérol avait une voix angoissée.

“Jean-Pierre, on a un problème. Un gros problème. J’ai joint tes services mais personne n’a voulu prendre la décision sans toi. En fait, c’est à toi de décider.”

Le directeur de la Caisse appuya sa main sur le toit de la berline garée dans la cour de l’Elysée. Quelque chose n’allait pas.

“Voilà, Jean-Pierre. On est un peu attaqué par les marchés. Alors personne ne veut nous prêter. C’est comme si le marché était bloqué. Pour nous en tout cas. Et comme tu le sais, aujourd’hui, c’est le jour des retraites. On doit sortir 5 milliards à 11 heures. C’est-à-dire maintenant. Il nous en manque deux. C’est pas bien méchant, mais… faudrait que tu débloques les fonds tout de suite pour nous aider.”

Il y eut un blanc.

“Tu m’entends Jean-Pierre. Tu anticipes juste le versement que tu nous fais d’habitude à 17 heures. Si possible maintenant, parce que, dans une heure, on aura passé la limite pour que les retraites soient versées demain sur les comptes. Et là, faudra trouver des explications.”

Le directeur de la Caisse en savait pas pourquoi, mais l’image de Georges Bush apprenant, les yeux hagards, que des avions de ligne avaient frappé les Twin Towers lui revenaient à l’esprit. Peut-être que lui aussi, il avait cet air ahuri, incapable de discerner le vrai et le faux, le devoir et la peur.

“En somme, François, tu me demandes de faire jouer la garantie de l’Etat pour ton groupe, et j’ai une heure pour te trouver deux milliards d’euros à ce titre…”

Il leva les yeux au ciel.

“On peut dire ça comme ça oui. Désolé vieux!”

Mais qui avait bien pu mettre la planète entière au courant? les Allemands, les Britanniques, tout le monde était au courant, sauf nous.

À ce moment-là, la course contre la montre s’est engagée. La guerre venait d’être déclarée et il fallait la gagner. D’abord lancer les pisteurs avant de prévenir l’Elysée. Pas question de tirer la sonnette d’alarme sans disposer des premiers éléments de réponse aux questions basiques.

“2 milliards? fit le directeur financier. Nous les aurons à 14 heures, pas avant. On peut lâcher 500 millions tout de suite.”

“1 milliard et demi? demanda le gouverneur de la Banque de France. Ce serait une violation des traités. Sans autorisation écrite de l’Elysée, je ne le fais pas. Je vous donnerai 750 millions, pas plus”.

“750 millions? Le Trésor a déjà du mal à boucler ses fins de mois, je vois mal comment faire pour sortir une somme pareille.”

“Non Jean-Pierre, la BNP ne peut rien pour toi. Nous aussi, nous sommes en panne de crédit.”

À 11h30, le directeur de la Caisse décida d’appeler l’Elysée: “François, on a un problème.”


"La BRED n’avait pas liquidité pour payer nos retraites?"



La faillite fait partie de ces grands malheurs qui n’arrivent pas sans un coup de pouce de l’histoire.

A midi dix, ne manquaient plus à la BRED que 350 millions d’euros pour payer toutes les retraites. Une goutte d’eau. Les communicants de l’Elysée supervisaient la rédaction d’un message rassurant selon lequel un problème informatique retarderait de 24 heures le paiement des retraites pour 200.000 Français. La crise passait sans que personne n’y ait vu que du feu.

La Caisse des Dépôts avait décidé de concentrer l’opération sur le Crédit Agricole. Seuls les retraités détenteurs d’un compte de cette banque et habitant la région Midi-Pyrénées seraient pénalisés d’un jour. Techniquement, il avait été décidé que ce choix était le plus simple à mettre en oeuvre.

Au moment où le ministre des Retraites publiait le rassurant communiqué de presse annonçant que tout allait rentrer dans l’ordre, anesthésiant habilement l’opinion sur la profondeur du gouffre qui venait de s’ouvrir sous ses pieds, le directeur de la Caisse Régionale Midi-Pyrénées faisait le choix prudent d’informer son président que “faute de liquidité suffisante, la BRED n’avait pu payer les retraites comme prévu, mais qu’elle réglait la situation dans la journée. Les retraites seraient donc payées avec un jour de retard, ce qui n’était pas grave.”

Le Président de la Caisse était à ce moment dans le hall de l’aéroport de Roissy, où il embarquait pour Kiev, dans le cadre d’une visite d’étude sur le développement de l’industrie céréalière en Ukraine. Il avait acheté du parfum à sa femme dans un duty free et il reçut l’appel du directeur pendant qu’il faisait la queue pour payer. “La BRED n’avait pas liquidité pour payer nos retraites?” répéta-t-il avec une nuance d’étonnement.

Il sortit du duty free en même temps qu’une grand rouquin en costume, qui avait attendu à la caisse en même temps que lui, et dont le premier geste fut de décrocher son blackberry, d’appeler la salle de marché de la Barclay’s en disant dans un sublime Oxbridge: “Crise de liquidité pour la BRED en France. Ils n’ont pas pu payer les retraites”, puis de se précipiter pour embarquer vers Heathrow.

Trois minutes plus tard, la Barclays vendait tous ses titres de banques françaises. Les marchés s’étonnaient. Quinze minutes plus tard, un trader de la Barclays appelait un collègue américain pour lui révéler que le communiqué publié par le gouvernement français était un mensonge: la BRED n’avait connu aucun problème informatique. En réalité, elle n’avait pas eu assez de liquidités pour honorer ses engagements.

A seize heures, les bourses mondiales qui se remettaient si mal du défaut grec intervenu début septembre, effaçait en une minute les quelques points d’indice qu’elles venaient de gagner dans la journée. A seize heures quinze, les bancaires françaises dévissaient. A seize heures trente, les bancaires mondiales perdaient une moyenne de dix points.

A dix-sept heures, Wall Street suspendait la cotation à cause d’une panne informatique.


Comme les banques espagnoles, sinon...



Quand la tempête bancaire a commencé, aucun esprit en France ne semblait prêt à y faire face. Comme si les multiples avertissements lancés pendant quatre ans par les marchés et les innombrables exégètes de l’économie s’étaient adressés à un sourd. L’état-major français paraissait démuni par une attaque pourtant si prévisible, à tel point que le sens même de la réalité lui était mystérieux.

“Mais il suffit de laisser passer le gros temps. Nos fondamentaux sont bons. Nos fondamentaux sont sains”, lançait le ministre du redressement productif lors de la réunion de la cellule d’urgence qui se tenait le soir même à Matignon.

“Le problème, fit François Pérol, c’est qu’avec une action a quinze centimes d’euros, nous n’avons plus assez de fonds propres pour couvrir nos engagement, si l’on applique la règle de Bâle 3. Et là, on a un problème. On peut tenir quelques jours comme ça. Peut-être deux ou trois semaines en étant habiles. Mais très vite, il faudra du cash, de l’argent frais, de la recapitalisation. Comme les banques espagnoles. Sinon…”

Il y eut un silence.

“Sinon…?” demanda le ministre de l’économie.

“Sinon, on se déclare en faillite officielle. Nos clients sont ruinés. Et c’est le début de l’aventure.”

Certains semblaient sceptiques.

“Sommes-nous obligés d’obéir à Bâle 3?” demanda Jean-Marc Ayrault.

“Tu n’es pas sérieux, Jean-Marc” fit d’un air pédantesque Moscovici dont on sentait qu’il flairait la bonne affaire. Peut-être que cette crise lui permettrait de guigner Matignon plus vite que prévu.

“J’ajoute, fit Pérol, qu’une seule chose nous est interdite: l’inaction. Les marchés l’analyseraient comme une faiblesse et nous condamneraient définitivement. Là, nous avons encore une chance de remonter la pente.”

Les ministres se consultaient silencieusement du regard.

“C’est quand même un monde que cette dictature des marchés, lança Montebourg avec un air de matamore. Je ne suis absolument pas convaincu qu’il faille ajouter foi à tout cela. Après tout, laissons tous ces gens danser avec leur peur, et bornons-nous à dire que nous agirons le moment venu. D’ici là, j’ai un dîner à honorer. Si nous pouvions ne pas finir cette réunion trop tard…”

Le Premier Ministre eut un sourire.

“Il faut que vous compreniez, fit Pébereau d’un air docte, que si Natixis s’écroule de cette façon, nous suivrons tous le même chemin, tôt ou tard. Rien ne serait pire que de donner le sentiment de ne pas savoir où nous allons.”

Un silence désespéré planait.

“Que faire alors?” demanda le Premier Ministre.

“Annoncer une intervention de l’Etat pour recapitaliser temporairement les banques, grâce à des actions spéciales sans droit de vote, remboursables dans les deux ans. Les marchés seront rassurés.”

Montebourg rua: “C’est précisément la solution que vous aviez obtenue de Sarkozy. Sachez que si ce gouvernement devait la pratiquer, cela s’appellerait une nationalisation.”

Ayrault tempéra: “Arnaud, tu ne peux pas t’exprimer à la place du Président. D’ailleurs, je vais le consulter. Nous en savons assez. Nous reprendrons cette discussion plus tard.”


Pouvez-vous expliquer à nos auditeurs pourquoi vous avez menti ?


Le lendemain matin fut presque surnaturel. Les premiers journaux radiophoniques ouvraient tous par le titre dont ils rêvaient depuis longtemps: “Manquait-il vraiment 350 millions d’euros à la BRED pour payer les retraites?” Et l’opinion publique française qui jusqu’ici avait vécu dans une sorte d’indolence vis-à-vis de la crise, tolérant tant bien que mal les hausses d’impôt et l’agitation sourde des affaires, comme s’il s’agissait d’une rumeur lointaine qui ne la concernait pas, touchait du doigt la montée des eaux dans la cale.

Mediapart sortit en urgence une manchette: “La faillite qui a menacé le système”. L’un de ses journalistes était parvenu à faire parler un directeur de la BPCE qui, sous couvert d’anonymat, avait trahi le grand secret: depuis plusieurs mois, la banque jouait avec le feu sur ses liquidités, et cette fois, la mèche avait pris. Comme tout le monde comptait sur la garantie de l’Etat, personne ne s’était inquiété outre mesure. Et soudain, la garantie de l’Etat n’était pas venue comme on l’espérait, comme on l’avait imaginée.

“M. Pérol, demandait le journaliste de France Inter, pouvez-vous expliquer à nos auditeurs pourquoi vous avez menti? Alors que les marchés financiers savaient que vous n’aviez pas assez d’argent pour payer vos engagements – et là on parle des retraites des Français, vous avez fabriqué une histoire de problème informatique. Est-ce qu’on peut encore se comporter comme ça vis-à-vis des citoyens?”

Pérol hésita.

“Vous savez cher Monsieur, les choses sont toujours beaucoup plus compliquées qu’on ne l’imagine. Cela ne s’est pas passé exactement comme cela.”

Le journaliste: “On dit que votre engagement sarkozyste vous met en difficulté devant le gouvernement. Est-ce vrai?”

Pendant ce temps, les marchés se déchaînaient devant une France médusée. Les bourses mondiales perdaient en moyenne 4 points. Le spread français remontait de façon fulgurante. On comptait 400 points de différence avec l’Allemagne.

Le directeur de l’Agence France-Trésor appela, à dix heures trente, le directeur de cabinet du ministre: “Tu sais quel problème nous avons. Demain, nous lançons une grosse émission à trois ans. Faut pas qu’on la rate, sinon, on va se trouver mal pour finir l’année. Il faut réagir.”

A 11 heures, Montebourg rencontrait les journalistes à la sortie d’une usine en difficulté qu’il avait visitée près de Troyes. “Quand je vois la détermination des ouvriers français à faire de ce pays un havre de paix et de prospérité, je me dis que vraiment, il est temps que nous mettions les marchés financiers au pas. Les Français ne peuvent pas vivre éternellement avec une épée de banquier suspendue au-dessus de leur tête.”

Les journalistes se ruaient autour de la voiture dans laquelle le ministre s’était engouffré: “Le gouvernement va-t-il intervenir pour juguler la crise?”

Montebourg ouvrit sa fenêtre: “Si je suis consulté sur ce sujet, je plaiderai pour une nationalisation des banques.”

A 11 heures 05, l’agence France Presse lançait une brève: Montebourg pour une nationalisation des banques.

A 11 heures 15, même la BNP était passée sous les trois euros.

Le patron de la Caisse des Dépôts se décida: “Il faut que j’appelle François.”



“On nous avait dit que ça ne pourrait jamais arriver…”


Le Président avait acquis une certitude: il faut bouger, Jean-Marc, sinon nous courons au désastre. Il faut trouver une parade. Annonce-leur que nous interviendrons.

Le Premier Ministre avait l’air fermé. Lorsque les journalistes arrivèrent devant le perron de Matignon, cet air fermé ne l’avait pas quitté. Et quand les Français, au journal de 13 heures, découvrirent les quelques minutes d’intervention du Premier Ministre, rien d’autre ne transpirait que cette mine défaite de général qui ne croit plus à la victoire et se prépare au pire. 

Le journal de TF1 consacrait un long partage aux retraités de Midi-Pyrénées qui n’avaient pas perçu leur retraite. “On nous avait dit que ça ne pourrait jamais arriver…” lançait une vieille Béarnaise dans sa cuisine austère. “Tous les Parisiens là. Ils disaient toujours que ça ne pouvait pas arriver. Ils ont fait des études pourtant. Pourquoi qu’ils se sont trompés comme ça.” Sur France 2, c’était pire. Le titre du reportage était: “La France devra-t-elle faire appel au FMI?”. Le reportage était si alarmiste que la chargée de communication de Matignon téléphona immédiatement au président de la chaîne pour se plaindre.

En début d’après-midi, Le Monde titrait: “Rumeur de crise systémique”. Effet du hasard? Le journal consacrait une pleine page à l’histoire des bank runs depuis cent ans, avec une photo de clients argentins massés devant les portes de leur agence locale.

Le gouvernement français semblait abasourdi. La seule solution qui avait de la consistance était bien celle évoquée la veille: une intervention massive de l’Etat dans le capital des banques pour les sauver. Sinon, elles devenaient au mieux une proie facile pour des OPA. Au pire des bombes à retardement qui allaient miner le système.

Le Premier Ministre était muet, comme tétanisé.

Son assistante lui apporta des parapheurs à signer et, en partant, elle oublia de fermer la porte. C’était distrayant, au fond, ce bruit de choses quotidiennes qui lui parvenait enfin aux oreilles, comme un aperçu du vrai monde qui lui était offert pendant quelques instants de récréation.

La sonnerie d’un téléphone portable retentit dans la pièce. Une voix masculine répondit: le chauffeur, le fidèle chauffeur de Nantes qui l’avait suivi jusque-là. Depuis près de vingt ans, ils se disaient tous, partageaient tous leurs secrets. “Non, fit-il, je t’interdis de vider notre compte à la banque. On n’en est pas là.”

Ce fut un choc. Il le fit venir.

“Excusez-moi, mais… vous parliez de quoi avec votre femme?”

Le chauffeur rougit.

“C’est que… avec tout ce qui se passe… elle a peur que la banque fasse faillite et qu’on perde toutes nos économies. Bien sûr, je lui ai dit que non. Qu’il ne fallait pas. Mais c’est parce qu’elle a peur pour le petit héritage qu’on vient de toucher. Elle a peur de le perdre. Mais je lui ai dit que ça ne risquait rien, hein. J’ai eu raison n’est-ce pas?”

Et il y eut un silence.


La République est au bout du rouleau !


Dans le pays, une sorte de panique a commencé à s’installer. Des rumeurs de nationalisation des banques couraient. Les marchés se dégradaient d’heure en heure. A quinze heures, la bourse de Paris annonçait la suspension des cotations. L’Agence France-Trésor devait placer 9 milliards sur le marché le lendemain, et toute la chaîne de commandement avait sonné le branle-bas de combat.

A l’Elysée, les appels pleuvaient du monde entier: Christine Lagarde exprimait sa très vive inquiétude, Barack Obama exhortait à réagir, Angela Merkel parlait d’une sortie de l’euro, Van Rompuy annonçait la disparition de la construction communautaire. Que faire?

Valérie fut chargée d’appeler discrètement le directeur de la Caisse du Crédit Agricole de Corrèze: quelle est la température dans la province française? L’ambiance n’était pas très bonne, il fallait bien en convenir. Les notables locaux craignaient pour leur argent, mais par-dessus tout, ils sentaient dans les campagnes un climat malsain entre la Grande Peur et le sentiment d’un délitement politique. Comme si tout le monde sentait que la vague qui ne cessait pas de monter depuis des années, suscitant souvent des réactions de rejet dans la population la plus conservatrice, allait maintenant s’abattre sur le pays, pour le meilleur comme pour le pire.

“Ils pensent que la République est au bout du rouleau! Ils ont peur pour leur argent, peur du désordre, peur de l’aventure. Ils veulent bien comprendre que gouverner n’est pas facile, mais ils attendent un geste.”

Et au fond, ce geste, tout le pays l’attendait, chacun à sa façon. Il n’était pas venu à l’été, dans la foulée des présidentielles. Tout le monde percevait qu’il viendrait trop tard. Mais la fonction d’un gouvernement est de gouverner, et il fallait donc agir, ne pas se contenter du valium sophistique habituel (“Nous ferons tout ce qu’il faut, nous agirons, nous réglerons la situation”, qui était maintenant vécu comme une exaspération…). Il fallait rétablir le calme, avant d’avoir à rétablir l’ordre.

Déjà les voix s’élevaient pour exciter l’opinion. Jean-Luc Mélenchon annonçait une marche citoyenne sur le siège de Natixis, pour exiger des comptes. Dans une interview tonitruante à la radio, il dénonçait l’obéissance du gouvernement aux intérêts bancaires. RMC commençait son journal de 18h par un reportage devant un guichet de banque à Nice où des personnes âgées étaient venues chercher leurs économies.

A vingt heures, une réunion de crise commençait à l’Elysée. Le Président demanda à chaque dirigeant de banque de s’exprimer. Xavier Musca prit la parole en premier, l’air grave: “Si le gouvernement n’intervient pas demain, le Crédit Agricole sera en faillite avant la fin de la semaine. Je ne peux pas vous dire mieux…”

Le Président parut impassible. Moscovici était sonné: “Pourquoi ne pas nous avoir prévenu plus tôt?”

Pébereau afficha un sourire discret et prit la parole: “Sauf à ce que nous restructurions le secteur bancaire en profondeur. La BNP est prête.”

“Messieurs, ajouta le Président, nous ne pouvons pas sortir de ce bureau sans avoir défini une ligne claire, sinon demain la France n’emprunte pas, et c’est la faillite du pays.”

Les conneries de François et de Ayrault, son suce-boule préféré!  

Dès 6h30, après une intense nuit de rédactions, d’écritures laborieuses, de cris, d’emportements, de discussions florentines entre deux portes et quelques téléphones, le plan gouvernemental était prêt à sortir, et à être communiqué. D’un côté, le gouvernement sauvait les banques, en souscrivant à des émissions d’actions sans droit de vote à hauteur de 15 milliards d’euros, avancés par la Caisse des Dépôts. De l’autre, l’Agence France-Trésor levait 9 milliards sur les marchés, mais la Caisse des Dépôts, la Caisse Nationale de Prévoyance, et la BNP avaient reçu l’ordre de souscrire à 4,5 milliards, au taux le plus bas. En échange, la BNP bénéficiait de l’engagement du gouvernement le plus ferme qui fût d’entrer rapidement au capital du Crédit Agricole, et d’en prendre le contrôle dans les 3 ans.

Bien entendu, cette clause était cachée, et ne ferait jamais l’objet de la moindre publicité. 

Pour une raison encore mystérieuse, le patron de la Caisse des Dépôts s’était senti obligé d’informer dès 6 heures du matin le président du conseil de surveillance de la Caisse, Henri Emmanuelli, des grands points du plan. La réaction fut courte, à due proportion du caractère matinal de la conversation: “Je ne vois pas pourquoi nous réparons les conneries de François et de son suce-boule préféré, Jean-Marc Ayrault, qui ne m’a jamais soutenu.”

Ainsi, à l’heure où les radios répercutaient les annonces triomphales du gouvernement, une voix appelait Jean-Luc Mélenchon. Il était sept heures du matin: “Ces enfoirés sont en train de faire payer les Français pour sauver le système, sans même leur dire.” Et à huit heures trente, avant l’ouverture des marchés, New York, Londres et Francfort savaient que la moitié de la dette française placée sur les marchés serait souscrite par les des organismes d’Etat qui n’avaient d’autre choix que d’acheter à bas prix.

Au journal de 13 heures, sur RTL, Arnaud Montebourg confirmait: “Le placement de la dette doit faire l’objet d’une discipline patriotique. Il n’est pas anormal que l’Etat soit le premier à appliquer la discipline qu’il demande aux Français.” Question du journaliste: “Beaucoup de Français sont inquiets pour leurs économies. Pouvez-vous les rassurer?” Réponse: “En cas de problème majeur, je pèserai de tout mon poids pour que les banques soient nationalisées. Il faut mettre la finance au pas.”

À 14h30, le cours de l’action BNP passait sous l’euro symbolique, et pour les marchés mondiaux, les banques françaises n’étaient plus que des junk bonds sur lesquelles il fallait spéculer au jour le jour en espérant une indemnisation de l’Etat français égale à un dollar. Pour ceux qui achetaient à soixante cents, l’opération paraissait prometteuse.

Au journal de dix-huit heures sur France Inter, Pierre Moscovici n’avait plus qu’un seul choix: commenter le désastre. “Oui, nous n’avons placé que les deux tiers de la dette française. Oui, il manque trois milliards dans le budget de l’Etat pour finir l’année. Oui, nous empruntons à 5%. Mais la prochaine émission de dette sera réussie et nos taux baisseront. Nous montrerons aux marchés que nous pouvons tenir le cap.” Et il ajouta cette petite phrase, qui fit grand bruit: “Peut-être que nous aurions pu mieux communiquer sur cette affaire.”

Pour la première fois depuis plus de deux cents ans

Le lendemain du jour où la France n’avait pas pu placer 3 milliards d’euros de dettes sur les marchés, le soleil se leva sur la Normandie, dans une brume opaque d’automne, comme si de rien n’était. Pour la première fois depuis plus de deux cents ans, l’Etat n’avait plus assez d’argent pour assumer ses engagements, mais la campagne était belle et l’éternité celtique, puis gauloise, puis gallo-romaine, puis mérovingienne, puis capétienne, puis républicaine, avec quelques avatars interstitiels, recouvrait les pâturages et les granges où dormaient les vaches à lait, dans l’attente d’une visite inhabituelle: le Président se rendait à la maternité de Vire pour réaffirmer tout son attachement à la santé dans les campagnes.

Avant l’aube, des camions de transmission avec des antennes paraboliques avaient inondé les rues de la sous-préfecture, à la recherche d’une belle information sensationnelle. Trouverait-on une madame Michu capable de dire toute l’angoisse qui l’étreignait à l’idée que la France fasse faillite? L’idéal fut qu’il lui manquât quelques dents, qu’elle fît et fût pauvre, qu’elle détînt un contrat d’assurance-vie dont elle demandait la clôture dans l’heure, qu’elle votât pour François Hollande en mai, et qu’elle discutât dans son club de belote des catastrophes en chaîne qui s’annonçaient en France. Et pour peu qu’elle eût besoin de renouveler son passeport biométrique à la sous-préfecture menacée de fermeture, si possible pour un voyage sur les traces de Saint-Paul en Syrie avec une association de grand-mères favorables au mariage homosexuel, elle deviendrait une héroïne nationale.

Dès potronminet, les journalistes se mirent en chasse de l’interviewée idéale. L’envoyé spécial de l’Humanité la rêvait ancienne FTP ayant liquidé trois allemands en 1944. Les correspondants du Figaro et des Echos firent le tour des médecins, des pharmaciens et des vétérinaires, mais aucun d’entre eux n’acceptait de parler. Le journaliste du Monde tenta de faire parler le proviseur du lycée, mais c’était un fidèle lecteur de l’Action Française (il avait beaucoup payé à cause de cela), et jamais il ne trahirait la cause.

L’envoyée de France 2 demanda si on ne pouvait pas envoyer un ou deux figurants pour bidonner le reportage. Mais la profileuse n’avait plus en boutique qu’un Maghrébin qui avait déjà tourné un reportage la semaine précédente sur la culture du haschich à la maison, et un ancien boy scout, plutôt normand (ça tombait bien), qui avait témoigné sur la violence des prêtres pédophiles. Tous les autres habitués étaient pris.

À 11 heures, ce fut la mauvaise surprise: le président arrivait avec une heure d’avance. “Mais il n’a que ça à foutre? de visiter des maternités de peignes-culs…” se demandèrent les journalistes. Personne n’avait pu tourner son reportage, et personne n’avait trouvé la moindre idée originale sur le sujet du jour.

Quand le Président sortit de sa voiture, ce fut la ruée: “Pensez-vous que la France soit en faillite?” fit l’un… “Monsieur le Président, que dites-vous aux Français qui craignent pour leurs économies?” fit l’autre… Et pendant que le Président répondait avec une sourire de premier de la classe: “La France est là. La France est plus fière que jamais…”, la chargée de presse de Bercy lançait un mail intitulé: “Communiqué de presse: 10 milliards d’économies supplémentaires pour 2013.” 

“Valérie a raison au fond”, fit le Président

Entre Bercy, Matignon et l’Elysée, plus personne ne savait qui commandait. Pour le ministre des Finances, il fallait prouver aux marchés que la France réagissait, entamait des réformes d’urgence capable de ramener le calme et l’espérance. A l’Elysée, il y avait le camp de ceux qui étaient pour les réformes d’urgence, et le camp de ceux qui étaient contre. A Matignon, les parlementaires qui avaient vent des projets de Bercy: fermetures brutales d’hôpitaux, réduction du nombre de classes, fermetures de petits collèges dans les campagnes, fermetures de recettes du Trésor et même de commissariats, faisaient un siège ininterrompu pour expliquer combien cette politique était insoutenable. 

Le Premier Ministre appela le Président pour dire: “François, nous avons un problème. Soit nous réduisons les dépenses et notre majorité implose, soit nous ne les réduisons pas, et c’est la faillite.”

Après un silence, le Président répondit: “Peut-être est-il temps d’appliquer la devise de la troisième République”.

“Laquelle?” Le Président reprit: “Il n’est de problème qu’une absence de solution ne permette tôt ou tard de résoudre.”

Sur les marchés, la tempête sévissait. Le cours des banques était passé sous l’euro. Les dirigeants bancaires exigeaient une intervention immédiate. Partout en France, des épargnants clôturaient leurs comptes, retiraient leurs économies.

Le directeur général de la Caisse des Dépôts se rendit sans rendez-vous à l’Elysée. Le Président semblait abattu.

“François, tu dois réagir avec autorité. Sinon c’est la catastrophe générale. Annonce que la France réussira à placer ses 3 milliards sur les marchés et tout ira bien.”

“Et si nous n’y arrivons pas, ce sera pire. Comprends-moi, je suis coincé. Des économies, et c’est la fin de la gauche au pouvoir. Aucun élu local ne me le pardonnera. Pas d’économie, c’est la faillite. Dans tous les cas, je suis perdant, mais je perds moins avec la faillite que sans elle”.

“C’est ce que tu crois. En réalité, la faillite sera pire que tout.”

Valérie Trierweiler entra discrètement dans le bureau, s’assit avec calme, et gloussa:

“Et si tu annonçais un grand tournant. Tu changes de Premier Ministre, tu nommes un gestionnaire, un économe. Quelqu’un qui réglera le problème. Tu lances une politique de rigueur et dans deux ans, tu nommes un nouveau Premier Ministre plus social.”

Un silence se fit. “Valérie a raison au fond”, fit le Président.

Et Jean-Pierre Jouyet comprit qu’il ne fallait plus insister. Il opina.

Le lendemain matin, la France apprenait que Pierre Moscovici était nommé Premier Ministre. Sa feuille de route était claire: éviter la faillite, prendre les mesures d’économie nécessaires pour rassurer les marchés, sauver les banques et ramener le calme parmi les épargnants.

Une fois encore, les antennes de radio, les journaux, les télévisions, furent inondés de communiqués de l’Elysée. Une intervention présidentielle enregistrée à la hâte pendant la nuit montrait un Président fatigué, déclarant: “Je remercie Jean-Marc Ayrault pour son engagement à mes côtés, mais la situation économique ne me laisse pas d’autre choix que de réagir avec fermeté.”

Les journalistes commentaient: “Maintenant, nous attendons la réaction des marchés d’une minute à l’autre. Tokyo semble incertain à cette annonce.”

La Fin de l'Euro et le retour du franc


Après une fébrilité sur les marchés qui dura quelques heures, au cours desquelles le CAC 40 alla jusqu’à progresser de plus de 4%, l’inquiétude revint: l’Etat avait-il les moyens réels de recapitaliser les banques tout en tenant ses engagements communautaires? Pourrait-il imposer au pays sans troubles sociaux la cure de rigueur qu’il annonçait? Tous l’ignoraient et la conscience de ce brouillard épais sur la réalité imminente poussait les cours à la baisse.

“Que nous reste-t-il à faire?” demandait l’Elysée? “Plus grand chose malheureusement.”Et la France s’engagea inéluctablement sur un hiver en pente grecque. Les mesures d’austérité produisaient de la récession, de la colère, qui augmentaient une dette que les marchés ne voulaient plus acheter. Le MES intervenait. La BCE, la CDC, la CNP rachetaient tout ce qu’elles pouvaient, pour donner l’illusion que la France n’était pas en faillite.

Trois semaines plus tard, Angela Merkel retrouva discrètement François Hollande au château de Schengen. Elle trouva son interlocuteur fatigué. Pourtant, le soleil qui réchauffait l’immense pelouse donnait une allure printanière à la campagne alsacienne. Elle attendit le dîner pour aborder les sujets fâcheux et se contenta de quelques considérations conviviales, puis techniques, pour apaiser l’atmosphère.

Quand le Champagne fut servi, elle garda un long silence puis avança avec un air presque timide: “François, nous ne pouvons pas continuer comme ça.”

“Je sais”, fit-il sans espoir.

Ce soir-là, ils décidèrent de mettre fin à l’euro. Les conseillers d’Angela Merkel avaient bâti un plan de sortie en urgence que la France ne pouvait négocier.

C’était un vendredi. Le dîner se termina tôt, et le Président demanda à son chauffeur de l’emmener secrètement dans les rues de Strasbourg.

“Mais la sécurité n’est pas prévenue.”

“C’est vrai, mais ils ont dû prévoir une vieille Mégane dans l’arrière-cour, pour les évacuations d’urgence. On va la prendre en cachette, et vous allez m’emmener.”

Dans les rues de Strasbourg, les étudiants faisaient la fête. Devant la cathédrale, une foule bigarrée s’animait. La France paraissait heureuse, comme indifférente aux malheurs des temps. Comme si tout ce qui agitait les couloirs des palais parisiens n’arrivait pas jusqu’à la vie quotidienne.

“Elle en dit quoi, votre femme, de la crise?” demanda le Président.

“Elle dit qu’on a qu’à ne plus s’en occuper. Il faut vivre sans se faire de souci. Et puis je crois qu’elle pense que l’euro, c’est une belle connerie. Si les Allemands ne veulent pas faire de concession, il faut leur laisser, l’euro. Et nous on revient au franc, comme avant.”

Le Président fit arrêter la voiture sur une place couverte d’étudiants et de fêtards.

“Vous voyez, le plus étonnant, c’est ça. En 1789, c’était la même chose. On imagine que les gens étaient tous pris par la Révolution et les problèmes sérieux. En réalité, la majorité des gens s’amusait et ne pensait qu’à une chose: être heureux et continuer à s’amuser. Je parie que le retour au franc, la fin de l’euro, la faillite du pays, cela fera la même chose.”

A vingt heures, le Président intervenait devant les Français pour annoncer le retour au serpent monétaire européen. L’expérience de l’euro se terminait.



fin





Source :  Jusqu'ici, tout va bien… - Le blog d'Éric Verhaeghe… et de la démocratie liquide

http://www.eric-verhaeghe.fr/category/la-france-a-fait-faillite-nouvelle/

3 commentaires:

Loup Espiègle a dit…

Excellente fiction !

Ce n'est point le temps de faire un roupillon mais celui d'ouvrir l'oeil et le bon.

Anonyme a dit…

Très bien décrit, c'est précis et…effrayant de vérité ! Pourvu que ça n'arrive pas !!!

Anonyme a dit…

Fiction ? non plutôt anticipation, hélas ! excellente rédaction